L’introduction des véhicules utilitaires légers électriques progresse très lentement en Belgique. Quelles en sont les causes ? Et que faut-il faire pour accélérer cette évolution ? Lors de « VAN Café », le podcast de Transportmedia et de Febiac organisé au Brussels Motor Show, Frank Van Gool (CEO de Febiac), Philippe Vangeel (directeur d’EV Belgium) et Stijn Blanckaert (directeur général de Renta) répondent à ces questions et à bien d’autres.
Frank, nous sommes au cinquième jour du salon de l’auto. Êtes-vous satisfait ?
Frank Van Gool (Febiac) : « Oui, je suis en réalité super satisfait. Plus que satisfait. Nous avons dépassé toutes les attentes en matière de fréquentation. Cumulativement, nous enregistrons près de 20 % de visiteurs en plus par rapport à l’an dernier. C’est fantastique. Cela s’explique en partie par le fait que nous avons désormais aussi des motos au salon de l’auto, il faut être réaliste. »
« En outre, le premier jour du salon, nous avons accueilli énormément de journalistes : 1.400 journalistes venus de 40 pays, qui sont venus assister à l’élection de la Voiture de l’Année, à 11 premières mondiales et à une quinzaine de premières européennes. La dimension internationale que nous apportons au salon devient de plus en plus importante. »
« Je suis également très heureux que les exposants aient choisi de présenter davantage de véhicules utilitaires que l’an dernier sur leurs stands. En se promenant dans les halls, on sent clairement que l’attention portée à ce segment est plus grande que lors de la précédente édition. »
Intéressons-nous maintenant aux utilitaires et plus particulièrement aux utilitaires électriques. Quelques chiffres : depuis l’an dernier, on compte plus de 10.000 véhicules utilitaires légers électriques dans le parc belge, environ 10.800. Cela ne représente que 0,8 % du parc total. La part de marché des utilitaires électriques se situait en 2025 autour de 5,5 %, soit environ 3.800 nouveaux LCV électriques. Est-ce suffisant ?
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « Certainement pas. Nous sommes en retard sur le segment des utilitaires, surtout par rapport aux voitures particulières. Il y a plusieurs raisons à cela. Il n’existe pas de mesures fiscales comparables à celles appliquées aux voitures de société ou aux voitures salariales. Il n’y a aucun incitant fiscal à l’achat d’un utilitaire électrique. Cela fait totalement défaut, et cela se reflète clairement dans les chiffres. »
L’an dernier, nous avons aussi reçu une mauvaise nouvelle : la déduction pour investissement majorée n’a pas vu le jour.
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « Le budget était certes limité, mais cela aurait pu constituer un signal et un incitant correct en faveur de la transition verte du secteur. Il manque ici un peu de volonté politique. »
Les clients qui achètent des utilitaires sont des entreprises, tant de grandes sociétés que des indépendants. Ils connaissent la notion de TCO, mais est-il vrai que l’écart de TCO entre un ICE et un BEV se creuse, et pas dans le bon sens en Belgique ?
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « Je n’ai pas les chiffres exacts en tête, mais nous constatons que le prix des véhicules électriques continue de baisser. Cet écart devrait donc se réduire. Il existe aussi encore un potentiel sous-exploité. Nous attendons l’ETS2, qui devrait, espérons-le, améliorer la tarification de l’électricité. »
« Il y a également le système des e-crédits, encore trop méconnu et peu apprécié. Pour l’expliquer simplement : toute personne qui fait aujourd’hui le plein d’essence ou de diesel paie, via le fournisseur de carburant, pour la compensation d’un produit polluant. Ceux qui déploient des bornes de recharge avec une puissance minimale ou cumulée de 50 kW peuvent obtenir des e-crédits et les échanger avec les fournisseurs de carburant. Cela permet de réduire le prix de l’électricité de 7 à 10 centimes par kWh, selon le marché. Ces quelques centimes peuvent parfois faire toute la différence, surtout dans le secteur du transport. Ce système repose sur la directive RED II. La RED III doit encore être transposée. La Belgique est en retard sur ce point : cela aurait dû être fait pour le 1er janvier 2026 et ce ne sera probablement effectif que l’an prochain. Nous espérons que les points de recharge plus petits seront alors également pris en compte et que le seuil de 50 kW disparaîtra. »
Faites-vous du lobbying conjointement auprès du monde politique dans ce dossier ?
Stijn Blanckaert (Renta) : « Pas directement avec EV Belgium, mais nous sommes dans le même bateau. Pour les sociétés de leasing, l’électrification est inévitable, y compris pour les véhicules utilitaires légers. Au sein de Mobia, la collaboration entre Renta, Febiac et Traxio, nous menons des actions de lobbying communes. Il reste beaucoup de travail à faire, par exemple sur le permis de conduire jusqu’à 4,25 tonnes et sur l’absence totale d’incitants supplémentaires pour les utilitaires électriques. Tant qu’un utilitaire diesel bénéficie de la même déductibilité fiscale, il subsistera un handicap de TCO pour les véhicules électriques. Aujourd’hui, les utilitaires électriques se limitent surtout aux entreprises disposant d’une certaine bonne volonté, comme dans la logistique urbaine. Les sociétés de leasing peuvent aider en prenant en charge les risques liés au TCO, notamment en ce qui concerne la valeur résiduelle. Il existe peu d’historique pour les utilitaires électriques d’occasion, et ce risque, nous pouvons l’assumer. »
À cela s’ajoute le fait que le diesel est actuellement relativement bon marché en Belgique, surtout par rapport aux Pays-Bas. En revanche, l’infrastructure de recharge publique s’est fortement améliorée ?
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « En cinq ans, elle a été multipliée par dix. La Flandre est en tête, mais la Wallonie rattrape fortement son retard, surtout en matière de recharge rapide. Rouler à l’électricité en Belgique est aujourd’hui parfaitement possible. »
Pour les CPO, il existe toutefois un défi : beaucoup d’investissements ont été réalisés dans des infrastructures qui ne sont pas encore pleinement rentables.
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « Ces investissements ont effectivement été réalisés dans l’attente que le nombre de véhicules électriques suive, conformément aux objectifs européens à l’horizon 2035. Espérons que cet objectif sera atteint. »
Aujourd’hui, nous sommes à 5 à 6 % de part de marché. Quel pourrait être un objectif réaliste pour 2026-2027 ?
Frank Van Gool (Febiac) : « Sans incitants fiscaux, cela reste difficile. L’offre de produits s’élargit, certes, mais sans mesures structurelles, je ne suis pas très optimiste. La part de marché actuelle représente surtout de grandes entreprises logistiques ayant des objectifs internes en matière de CO₂. Le petit indépendant – un groupe très important – roule aujourd’hui souvent en diesel, car c’est financièrement le meilleur choix et il conserve son véhicule longtemps. Convaincre ces clients nécessite de la confiance : dans la durée de vie des batteries, la valeur résiduelle et la fiabilité. »
« Il y a aussi des questions pratiques, comme l’attelage ou l’autonomie. L’ensemble de ces incertitudes m’incite à la prudence à court terme. À plus long terme, l’électrification est inévitable. L’Europe impose les mêmes objectifs pour les utilitaires que pour les voitures particulières : 100 % zéro émission d’ici 2035. C’est un défi énorme. Le fruit le plus facile à cueillir – les grandes entreprises avec des objectifs CSR – a en grande partie déjà été récolté. Cela ne signifie pas que nous devons être fatalistes, mais cela devient plus difficile. »
Stijn Blanckaert (Renta) : « Un levier rapide dans ce contexte est le permis de conduire jusqu’à 4,25 tonnes. Si cela est enfin réglé, le problème de la charge utile disparaît immédiatement. L’infrastructure de recharge est déjà en place. Il faut maintenant que la réglementation suive. »
Frank Van Gool (Febiac) : « Le ministre fédéral de la Mobilité est ouvert au dialogue, mais l’introduction prendra encore au moins un an en raison d’obstacles européens, semble-t-il. C’est frustrant, car le secteur est prêt à coopérer et à investir. »
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « Nos pays voisins montrent que c’est possible. Aux Pays-Bas, il existe des zones à faibles émissions strictes et de solides mesures fiscales. Là-bas, rouler en utilitaire électrique est souvent moins cher que le diesel sur une période de cinq ans. »
Quelle est aujourd’hui la part des utilitaires électriques en leasing, Stijn ?
Stijn Blanckaert (Renta) : « En leasing, la part des utilitaires électriques est aujourd’hui très faible. Sur les quelque 10.000 utilitaires électriques en 2025, moins de 2.000 sont en leasing. Nous sommes au début d’une évolution que nous avons déjà connue pour les voitures particulières. L’Europe impose cette évolution. Mais sans mesures fiscales, le TCO reste un obstacle. En revanche, ceux qui roulent une fois avec un utilitaire électrique sont rapidement convaincus. Pour 90 % des scénarios d’utilisation, c’est aujourd’hui parfaitement faisable. »
La durée des contrats pour les véhicules utilitaires électriques est-elle plus longue que pour les LCV traditionnels ?
Stijn Blanckaert (Renta) : « Pour les voitures particulières, nous observons déjà des durées de contrat plus longues. Cela se produira également pour les utilitaires, notamment en raison d’investissements plus élevés et de garanties de batterie plus longues. En ce qui concerne la valeur résiduelle, nous sommes devenus plus réalistes. Elle est différente de celle du diesel, mais l’état des batteries s’avère meilleur que prévu. Les sociétés de leasing prennent ce risque en charge, ce qui constitue une assurance importante pour les clients. »
Avez-vous un message final à adresser aux propriétaires et gestionnaires de flottes concernant la conduite électrique ?
Frank Van Gool (Febiac) : « La conduite électrique est l’avenir et arrivera plus vite que vous ne le pensez. Si le profil de conduite correspond et que la logistique est adaptée, optez dès aujourd’hui pour l’électrique. »
Philippe Vangeel (EV Belgium) : « Il n’y a plus d’excuse pour ne pas essayer. Just do it. »
Stijn Blanckaert (Renta) : « Intégrez-en un dans votre flotte, testez-le vous-même et vous verrez que c’est tout à fait gérable. »



