Les femmes dans la logistique et le transport : elles sont presque aussi rares que le loup blanc. Surtout dans les fonctions de direction ou de management. Heureusement, les choses commencent à changer, notamment dans les entreprises familiales où les filles ont désormais la possibilité de ‘tenir tête’ à leurs homologues masculins. Trois femmes saluent cette évolution : Susanne Snel, Evelien Putman et Liesbeth Van Raemdonck.
Un article d’Els Jonckheere
Truck & Business : Quels sont aujourd’hui les plus grands défis auxquels le secteur est confronté ?
Susanne Snel : L’année a été très instable, notamment à cause de l’imprévisibilité de Trump. La guerre des prix a atteint un sommet, avec des concurrents prêts à rouler à prix coûtant. Bref, une situation intenable… mais nous sortons enfin de cette passe difficile.
Liesbeth Van Raemdonck : Les défis restent toutefois immenses. Les marges demeurent sous pression et trouver du personnel qualifié est un vrai casse-tête depuis des années. En outre, le cadre législatif est devenu un labyrinthe juridique dans lequel peu s’y retrouvent.
Evelien Putman : En 2025, le secteur a souffert d’une conjoncture difficile et de la hausse des coûts, entraînant des restructurations et des licenciements. Parallèlement, les évolutions rapides des réglementations douanières et environnementales exigent d’énormes efforts administratifs et numériques.
Penser autrement
T&B : Abordez-vous ces défis différemment des hommes ?
S. Snel : Je pense que oui. Nous faisons davantage confiance à notre intuition et osons peut-être plus sortir des sentiers battus. De manière générale, les femmes agissent moins sous l’impulsion de leur ego, ce qui fait qu’il y a souvent moins d’angles morts dans leur manière de penser. Cela se traduit par une plus grande capacité d’écoute et moins de prétention à tout savoir. Pour ma part, je m’appuie beaucoup sur la recherche scientifique et j’aime considérer les choses sous plusieurs angles – y compris psychologiques et mentaux. Cela me conduit parfois à proposer des solutions auxquelles mes collègues masculins n’auraient jamais pensé.
E. Putman : Mon rôle diffère de celui de mes deux consœurs : on m’appelle pour remettre de l’ordre et trancher dans le vif. Au début, j’étais très ‘masculine’ dans mon approche : dure, déterminée, orientée résultat. Au fil des années, j’ai appris à davantage suivre mon côté plus féminin, à être plus intuitive, plus attentive à la vie personnelle des personnes concernées – surtout de cas de licenciement. Cette touche féminine me permet d’obtenir plus de choses, plus vite et plus facilement, parce qu’elle crée de l’implication et une communication plus ouverte. Mais ça ne signifie pas pour autant être moins déterminée ou moins efficace : c’est simplement une autre manière, plus humaine, d’atteindre ses objectifs. J’entends souvent des hommes dire qu’ils aimeraient avoir mes antennes. Ils sont même un peu jaloux de notre intuition et de notre créativité pour relever certains défis.
T&B : Est-il difficile de tenir le coup dans un univers masculin ?
S. Snel : Pas du tout, au contraire. Cela tient surtout au fait que j’ai mon permis CE et tous les certificats nécessaires, et que je connais l’entreprise sur le bout des doigts. Quand on prouve en réunion qu’on maîtrise le sujet, le fait d’être une femme s’efface vite. À ce niveau, le genre n’a pas d’importance : seules la compétence et l’expertise comptent.
Discrimination positive
L. Van Raemdonck : Personnellement, j’adore être une femme dans un monde d’hommes. En réalité, on bénéficie d’une forme de discrimination positive : si vous avez étudié, obtenu vos attestations et peut-être votre permis, vous savez de quoi vous parlez et vous gagnez même plus vite la confiance et la reconnaissance que les hommes.
E. Putman : Plus on maîtrise les différentes facettes du métier, moins on doit faire ses preuves. Je l’admets, il arrive encore que des hommes qui ne me connaissent pas se demandent : qu’est-ce qu’elle fait ici ? Je les laisse alors parler et proposer leurs solutions, puis je viens avec une idée à laquelle ils n’auraient jamais pensé. Une douce revanche ! C’est une excellente manière pour une femme d’imposer sa place. Aujourd’hui, la situation est même parfois inverse : certains hommes se sentent mal à l’aise en ma présence. Bien sûr, je me suis forgé une certaine réputation… Je peux imaginer que c’est plus difficile pour les jeunes femmes, surtout lorsqu’elles sont des ‘filles de’ dans des entreprises familiales.
T&B : Est-il plus dur, quand on est la ‘fille de’, d’obtenir la reconnaissance ?
L. Van Raemdonck : Je ne l’ai jamais ressenti ainsi. Mon frère et moi avons grandi dans l’entreprise et donné un coup de main dès l’adolescence. On ne nous a jamais forcés à intégrer l’entreprise, c’était une évidence. Et je suppose que nos collaborateurs l’ont aussi vu comme ça. Aujourd’hui, faire des études universitaires et viser haut est plus courant qu’il y a vingt ans. J’ai l’impression que les hommes, ouvriers compris, n’ont plus de problème avec une femme à leur tête.
S. Snel : Beaucoup de choses dépendent de sa propre attitude. Je ne veux absolument pas me présenter comme la ‘fille de’, mais bien imprimer ma marque sur l’entreprise et construire ma propre carrière. Ce n’est pas un cadeau tombé du ciel : c’est un choix. Et cela signifie : travailler dur pour mériter le respect de ses équipes.
T&B : Et vous, Evelien, comment voyez-vous les choses ?
E. Putman : Moi, je viens du monde de la finance et de la diplomatie. J’ai mis le pied dans la logistique parce que l’entreprise de mon mari traversait une crise. Je n’y connaissais rien, et le contraste avec l’univers feutré des ambassades était saisissant. Aucune femme n’avait jamais mené une grande réorganisation dans le transport et la logistique. J’ai donc dû faire mes preuves – et apparemment, je l’ai fait avec brio ! Les ténors du secteur ont été impressionnés. A tel point qu’ils ont tout fait pour m’enrôler, avec pour conséquence que, quinze ans plus tard, je suis encore active dans ce domaine. Avec beaucoup de plaisir d’ailleurs, car c’est un secteur extrêmement passionnant. C’est pourquoi je trouve tellement regrettable que les femmes y soient encore en très nette minorité.
T&B : Pourquoi, selon vous, les femmes ne se tournent-elles pas vers la logistique et le transport ?
S. Snel : Parce que le secteur souffre d’une image dure, stressante, incompatible avec la vie de famille. C’est une question d’image et de storytelling négatifs, ce qui est vraiment dommage.
E. Putman : Je suis la preuve vivante qu’il est tout à fait possible de concilier vie de famille et travail, car j’ai trois filles adolescentes. Ce n’est pas toujours simple, mais ce n’est pas une excuse pour ne pas ambitionner une fonction à responsabilité. Difficile ne signifie pas impossible. Il s’agit simplement d’être créative dans la gestion de son temps et de ne pas créer d’attentes irréalistes, ni pour soi-même, ni pour ses enfants.
La qualité avant la quantité
Le temps de qualité compte bien plus que la quantité. Si vous inculquez cela à vos enfants, vous êtes déjà sur la bonne voie. Naturellement, je ne suis pas là pour les chercher à l’école ou les aider pour leurs devoirs, mais cela les rend autonomes – et j’en suis fière. On ne peut pas être à la fois maman à temps plein et manager à temps plein. Il faut l’accepter, c’est souvent le plus grand défi. Car, par nature, les femmes veulent être un modèle parfait dans tous les domaines. Notre principal problème, c’est surtout notre tendance au perfectionnisme — mais en même temps, c’est aussi une force unique que nous devons mettre à profit dans notre travail.
L. Van Raemdonck : Pour ma part, je viens d’avoir un petit garçon, donc je dois encore découvrir comment cette combinaison se traduira dans la pratique. Néanmoins, mon mari et moi en avons beaucoup parlé avant la grossesse. Si l’on ne peut pas répartir les tâches à 50/50, il me semble effectivement difficile d’occuper un poste à hautes responsabilités. Pourtant, on remarque aussi dans notre génération un changement à ce niveau. Nous avons une vision moins rigide des rôles masculins et féminins, ce qui nous permet de poursuivre plus facilement nos ambitions.
E. Putman : J’espère que les temps changent réellement. Sur le plan social, la combinaison entre vie de famille et carrière de femme d’affaires à succès n’est toujours pas pleinement acceptée. Ainsi, j’ai dû prouver devant le tribunal qu’après mon divorce, j’étais une bonne mère pour mes enfants… simplement à cause de mon travail !
T&B : La vie de famille constitue-t-elle également un obstacle pour les femmes qui souhaitent gravir les échelons dans le secteur du transport ?
E. Putman : On retrouve les femmes surtout dans les services qui demandent des ‘soft skills’, peut-être plus conciliables avec la vie de famille. Je pense au RH ou au marketing. Parmi les ouvriers et les chauffeurs, elles sont plutôt rares, sans doute en raison de la différence physique entre les hommes et les femmes. Soyons honnêtes : le chargement et le déchargement des camions demandent beaucoup de force.
L. Van Raemdonck : Et pourtant, c’est un secteur extrêmement agréable pour une femme. Quand vous êtes compétente, vous gagnez énormément de respect. À condition de savoir gérer le stress ! Les femmes ont parfois tendance à se sous-estimer dans ce domaine — surtout celles qui ont une famille, car elles ont l’habitude de jongler avec de nombreuses choses et de trouver des solutions créatives. Un poste de dispatching, par exemple, leur conviendrait parfaitement !
T&B : N’existe-t-il pas l’idée qu’il faut être une ‘femme masculine’ pour travailler dans ce secteur ?
E. Putman : C’est une idée reçue que je veux absolument combattre. On pense souvent que les femmes du secteur – surtout à haut niveau – doivent être des féministes pures et dures. Je trouve cela absurde ! Rien n’est plus agréable que des hommes galants qui vous ouvrent la porte ou vous offrent un café. Se faire traiter comme une femme ne signifie absolument pas que l’on est moins ‘forte’. Nous devons toujours embrasser notre côté doux et féminin, car c’est précisément là que réside notre force — et c’est ce qui nous distingue.
T&B : Le secteur ou l’enseignement devraient-ils prendre davantage d’initiatives pour convaincre les femmes de choisir la logistique et le transport ?
L. Van Raemdonck : Les initiatives pour mettre les femmes en avant ne manquent pas. C’est positif, mais il faut garder l’équilibre. C’est un peu ambivalent : d’un côté, je comprends que cela puisse motiver certaines femmes à choisir une carrière dans la logistique et le transport — mais d’un autre côté, nous préférerions être jugées non pas sur notre genre, mais sur nos compétences.
E. Putman : On espérait que les nouveaux bacheliers orientés logistique auraient un impact positif, mais ce n’est pas le cas. Le problème vient plutôt de la mentalité des jeunes générations. Je reçois des candidats qui prétendent tout savoir sous prétexte qu’ils ont suivi la formation, alors qu’il s’agit d’un secteur où l’on apprend surtout sur le terrain. Ce qui me dérange encore davantage, ce sont leurs attentes irréalistes en matière de salaire et d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Qui cherche un job 9 h – 17 h, avec beaucoup de congés et du télétravail, se trompe de secteur ! Notre secteur est imprévisible, demande de la créativité, de la réactivité, et une implication qui dépasse les horaires. Mais c’est précisément ce qui le rend si passionnant. On y apprend chaque jour, on grandit dans ses compétences – et comme être humain. J’espère que davantage de femmes, et de jeunes en général, le comprendront et rejoindront nos rangs. Car nous avons besoin de sang neuf, et surtout l’énergie et la créativité de la nouvelle génération féminine.
S. Snel : Pour ma part, je suis convaincue que la voie est grande ouverte pour les femmes qui souhaitent exercer un métier stimulant dans un secteur particulièrement passionnant !
Les participantes à la table ronde
- Liesbeth Van Raemdonck est administratrice de VRD.
- Evelien Putmans est directrice générale d’Euroterminal Belgium.
- Susanne Snel est business process manager chez Snel Logistic Solutions.



