« Sécurité et efficacité se renforcent mutuellement »
Dans les entrepôts, où se croisent de nombreux véhicules et piétons, où les flux de marchandises sont complexes et les volumes en hausse constante, la sécurité reste une priorité. Mais quels sont aujourd’hui les principaux risques dans et autour des entrepôts ? Combien coûte un accident logistique ? Et surtout : comment améliorer la sécurité ? Johan Vrydag (BauWatch Belgique), Emmanuel Lioen (Boplan) et Wouter Van Derbeken (The Hazard Factory) partagent leur expertise.
Logistics Management : Quel est aujourd’hui l’état de la sécurité dans et autour des bâtiments logistiques ?
Wouter Van Derbeken (The Hazard Factory) : « La logistique est un des secteurs qui comptent le plus d’accidents du travail. Les chiffres de Fedris, l’Agence fédérale des risques professionnels, et ceux des fédérations sectorielles, le montrent année après année. Pourquoi ? L’essor de l’e-commerce augmente les volumes et le nombre de mouvements dans les entrepôts. Bref, les entrepôts sont toujours plus fréquentés et encombrés. Les risques augmentent donc aussi. »
Emmanuel Lioen (Boplan) : « Il y a heureusement une prise de conscience accrue. Un entrepôt reste un environnement dynamique qui évolue rapidement. Tout devient plus intense et plus rapide. Il y a une interaction constante entre circulation et collaborateurs plus ou moins expérimentés. Dans ce mix de vitesse, d’humains et de machines, un petit geste peut parfois avoir de lourdes conséquences. »
Johan Vrydag (BauWatch) : « La logistique est le moteur de notre économie. Et la pression ne cesse d’augmenter, comme les volumes et les valeurs transportées. Les sites logistiques deviennent donc aussi plus attractifs pour la criminalité. Les entreprises investissent massivement dans la sécurité, mais c’est encore au niveau du périmètre que les risques sont les plus importants. »
LM : Existe-t-il des zones à risque typiques dans les entrepôts ?
Lioen : « Les zones de chargement et de déchargement sont de véritables hotspots. Il s’y passe énormément de choses, les flux de circulation s’y croisent souvent avec des intervenants externes. Les zones de transition entre production et entrepôt ou entre entrepôt et bureaux sont aussi des zones à risque. À l’extérieur, le trafic est plus lourd, avec des camions et des situations qui changent constamment. Les situations extérieures peuvent évoluer chaque jour. Il est donc préférable d’y utiliser des solutions de sécurité flexibles et déplaçables. »
Vrydag : « Dans le périmètre extérieur, on retrouve souvent des situations temporaires : surstocks, zones de stockage non permanentes, camions stationnés la nuit sur les terrains… Cela génère des risques sécuritaires, mais aussi de criminalité. Les criminels observent les entreprises à distance, parfois même de très près, afin d’analyser les routines et habitudes. L’objectif est d’emporter le maximum le plus vite possible. Aujourd’hui, nous constatons une forte hausse des vols de carburant. Cela touche beaucoup d’entreprises logistiques. »
LM : Combien coûte un accident logistique ?
Van Derbeken : « Un accident de travail avec incapacité coûte vite entre 15.000 et 25.000 €. Pourtant, la sécurité est encore trop souvent considérée comme un compromis face à l’efficacité, alors que c’est totalement faux. Même un quasi-accident ralentit tout. Les collaborateurs sont sous pression. Et lorsqu’un incident survient réellement, tout s’arrête. L’impact est énorme. »
Johan Vrydag : « Les dégâts directs peuvent souvent être assurés. Mais les dommages indirects – les tensions dans l’entreprise, la perte de concentration et l’impact sur les processus – sont beaucoup plus difficiles à évaluer. »
Lioen : « Afin de réduire ces coûts, nous avons développé des protections antichoc en plastique plutôt qu’en acier. Le plastique absorbe les impacts, se déforme puis retrouve sa forme initiale. Résultat : moins de dégâts sur les véhicules, les infrastructures et les protections elles-mêmes. Et donc moins d’arrêts de production. »
Le comportement reste essentiel
LM : Quelle importance revêt le comportement des collaborateurs dans cette problématique ?
Van Derbeken : « Le principal hotspot reste le collaborateur lui-même : environ 70 % des accidents sont liés au facteur humain même si la technologie résout beaucoup de choses. Même lorsqu’il existe des protections collectives, les gens prennent souvent des raccourcis. Il est donc important d’impliquer les collaborateurs dans la conception des mesures de sécurité. »
Lioen : « Le comportement humain reste effectivement crucial. Lorsque des collaborateurs travaillent longtemps dans le même environnement, ils finissent souvent par considérer les situations dangereuses comme normales. Ils prennent des raccourcis parce que tout le monde le fait et que cela va plus vite. L’infrastructure doit donc aussi aider à orienter les comportements. »
Vrydag : « Aucun plan de sécurité ne fonctionne bien si l’on n’intègre pas l’humain. Il est important de mesurer, identifier et visualiser les comportements. Les images vidéo ont aujourd’hui beaucoup plus de valeur qu’une simple preuve après coup. Elles permettent aussi d’analyser des situations dangereuses, de cartographier des comportements et d’améliorer les processus. »
LM : Quel est l’impact de l’IA sur cette technologie de caméras ?
Vrydag : « Il est considérable. Les caméras ne servent plus uniquement à détecter les intrusions. Elles fournissent aussi des données essentielles sur les comportements et les situations dangereuses. Grâce à l’IA, nous pouvons parfaitement surveiller le pourcentage de personnes portant un casque, le nombre de personnes qui sortent des chemins balisés ou les endroits où des obstructions apparaissent. Non pas pour sanctionner, mais comme outil visuel permettant l’accompagnement et la formation. Si l’IA détecte une situation dangereuse, un opérateur peut réagir aussitôt ou avertir les personnes concernées. Cela permet d’éviter de nombreux dommages indirects. »
Van Derbeken : « Ces données permettent aussi de former les collaborateurs de façon beaucoup plus ciblée. On voit exactement où les risques apparaissent et où les comportements doivent être corrigés. »
LM : Comment faire en sorte que les formations à la sécurité restent ancrées dans les esprits ?
Van Derbeken : « La répétition est cruciale. Des études montrent qu’après une formation classique, il ne reste parfois que 5 % des informations après un mois. Cela signifie que vous avez pratiquement perdu tout votre investissement si rien n’est répété. Si vous voulez vraiment que les gens retiennent quelque chose, il faut susciter des émotions. Quand un collaborateur vit et expérimente une situation, il la mémorise bien mieux. Nous travaillons notamment avec des casques de RV. Grâce à la réalité virtuelle, il est possible de simuler en toute sécurité des situations dangereuses ou rares. Mais la RV ne suffit pas. La meilleure approche reste le ‘blended learning’ : une combinaison de RV, coaching, exercices pratiques et e-learning. »
Mesurer, c’est savoir
LM : Quels conseils donneriez-vous aux logisticiens qui souhaitent améliorer rapidement leur sécurité ?
Vrydag : « Il faut envisager la sécurité dans sa globalité et être ouvert et transparent concernant les dangers. Peu importe qu’il s’agisse de risques humains, financiers ou opérationnels. C’est essentiel. Important aussi : disposer en permanence d’une vision claire de ce qui se passe sur le site. Pas uniquement comme preuve après un incident, mais surtout pour le prévenir. »
Lioen : « Commencez par les hotspots : les zones où se croisent flux de circulation, personnes et machines. Analysez ces situations avec une vue d’ensemble, idéalement avec des experts externes. Souvent, les risques deviennent invisibles car les collaborateurs y sont confrontés tous les jours. »
Van Derbeken : « N’abordez pas la sécurité de manière répressive. Rendez-la interactive et motivante. Lorsque les collaborateurs deviennent intrinsèquement motivés par la sécurité, c’est là qu’on fait réellement la différence. »
Les trois participants
Johan Vrydag, country manager de BauWatch Belgique, spécialiste des solutions de sécurité temporaires, mobiles et flexibles basées sur des caméras. Dans et autour des entrepôts, elles sont utilisées pour la surveillance périmétrique, la prévention des vols, le monitoring des flux de circulation et la détection des situations dangereuses.
Emmanuel Lioen, marketing & e-commerce manager chez Boplan, fabricant belge de protections antichoc en plastique et d’infrastructures de sécurité. L’entreprise aide à séparer les flux de circulation, protéger les collaborateurs, bâtiments, machines et véhicules, et limiter les dégâts ainsi que les temps d’arrêt.
Wouter Van Derbeken, fondateur de l’entreprise de formation The Hazard Factory, spécialisée dans les formations à la sécurité. L’entreprise combine formations interactives, coaching et technologie RV afin de mieux préparer les collaborateurs logistiques aux situations dangereuses ou à risque.



